Pourquoi il ne faut laisser pleurer les bébés, à la maison comme à la crèche

Moi, Jérémy, 4 mois, bébé, dans une grande crèche……

Ma vie a vraiment été belle jusque-là. Tous ces mois dans le ventre de ma maman, un vrai bonheur. J’adorais écouter sa voix quand elle me parlait. Je sentais sa main qui me caressait. Puis, je suis né. Pénible cette lumière, en plus il faisait froid, çà bougeait dans tous les sens autour de moi. J’ai crié, puis on m’a posé sur la poitrine de maman.  J’ai senti les battements de son cœur, elle me parlait tout doucement, elle me caressait le dos. Qu’est-ce que c’était bon.

Les semaines qui ont suivi ? Que du bonheur ! Maman et papa étaient aux petits soins. J’avais faim, je pleurais et hop ! Ils étaient là avec le biberon. Je sentais mes fesses mouillées, je pleurais et hop ! Maman ou papa étaient là pour me prodiguer leurs soins. Fesses propres, bisous, regards attendris, mots qui chantent. Je vous le dis que du bonheur !

D’instinct, ils savaient très bien qu’il ne faut pas laisser un bébé pleurer.

Ils avaient sûrement lu l’étude de « Mary Ainsworth et Silvia Bell », publié en 1972 : « Les pleurs de bébé et la réponse maternelle ». Les conclusions sont très claires :

  • « Les bébés auxquels les mères avaient répondu tôt et de manière maternante réduisaient leurs pleurs de 70 % et utilisaient bien moins les pleurs comme moyen de communication, passé l’âge d’un an. »

La même démonstration a été apportée par des chercheurs britanniques :

  • Ils ont démontré que les nourrissons dont les besoins sont toujours satisfaits pleurent beaucoup moins au total que ceux qui reçoivent moins d’attention.

Malin non ? Bichonnez-moi quand je pleure, je pleurerai beaucoup moins !

Depuis, çà a pas mal changé. Maman et papa travaillent tous les deux. C’est la vie. Il faut bien qu’ils me déposent quelque part quand ils vont au bureau. Ils étaient très contents quand ils ont appris qu’ils avaient trouvé une place en crèche pour moi. Je me souviens maman a dit à papa « on a une place ». Ils se sont faits des bisous. Ils étaient heureux et soulagés.

S’ils avaient su !

J’avais deux mois et demi, quand maman m’a emmené la première fois à la crèche. C’était plutôt rassurant. On s’occupait de moi. Une gentille dame a beaucoup parlé avec maman. Maman lui expliquait comment je mange, comment je dors. La dame me parlait avec beaucoup de douceur. L’endroit était mignon, plein de jouets partout et de jolis dessins aux murs. Maman est partie, çà m’a fait tout drôle, mais elle est revenue. La dame, elle s’appelle Julie, s’est bien occupée de moi. C’est çà une crèche ? Super ! Presque comme à la maison.

Depuis, quel changement. J’ai découvert que je n’étais pas seul. 20 bébés dans la section, 20, parfois plus ! J’ai vite compris que Julie, elle n’était pas là que pour moi. Bien sûr, il y aussi, Vanessa, Sarah et Amandine. Elles sont gentilles aussi et me font de beaux sourires. Elles me donnent le biberon, me parlent, changent mes couches.

Mais je ne sais pas pourquoi, elles sont rarement à la crèche ensemble. Des mots que je ne comprends pas encore, vacances, RTT, maladies, absentéisme, pause. Résultat, nous les bébés ont est toujours 20, mais elles, les gentilles ne sont plus que 3, parfois 2. Ça fait beaucoup de bébés pour une personne. Dire qu’à la maison, papa et maman sont deux pour s’occuper de moi !

En plus, à côté de moi, il y a Pauline et Jacques, des grands de 6 mois. Qu’est-ce qu’ils peuvent crier ! C’est pénible, pas possible de dormir. Et oh ! J’ai faim moi ! J’ai compris qu’il fallait hurler pour obtenir mon biberon. Alors je hurle. Longtemps. C’est épuisant.

Les pleurs prolongés ont de conséquences lourdes pour un bébé. Les adultes qui font des grandes crèches devraient le savoir.

  • Ils devraient savoir que « lorsqu’un bébé pleure, son niveau de stress augmente* ». A travers les pleurs, « le bébé souhaite faire comprendre quelque chose à son entourage. Si ses appels sont ignorés, son corps est inondé d’hormones de stress. Sur la durée, cela peut endommager son système nerveux central. Sa croissance et son potentiel d’apprentissage peuvent également s’en ressentir. *»

Les adultes dans les crèches devraient lire les écrits de Karl Heinrich Brisch, chef du service de médecine psychosomatique de l’hôpital pour enfants de l’Université de Munich.

  • Il explique que les bébés qu’on laisse pleurer « apprennent très tôt à déclencher un programme d’urgence dans leur cerveau, très similaire au réflexe de thanatose observé chez les animaux dont la vie est menacée, et qui consiste à simuler la mort ». Leur développement cérébral en est affecté et ils n’apprennent pas à s’adapter au stress.
  • Boris Cyrulnik, psychiatre français, dit qu’en laissant pleurer un bébé, on ne lui apprend qu’une seule chose : le désespoir.

C’est grave de laisser un bébé pleurer, à la maison, comme à la crèche.

Et moi je continue à pleurer. Enfin ! Une gentille finit par s’occuper de moi. C’est une nouvelle, je ne l’avais jamais vue avant. Elle s’appelle Pauline. C’est vrai que je ne vois plus Amandine quelque temps. Elle semblait très fatiguée. Amandine a probablement été remplacée par Pauline. Faut que je m’habitue à Pauline. Je saurai faire, ce n’est pas la première fois que ça arrive.

Pauline me met dans un transat et me donne le biberon. A côté de moi il y a un autre transat avec un autre bébé. Mince, elle donne le biberon à deux bébés en même temps ! J’aurais préféré qu’elle me prenne dans ses bras.

C’est vrai qu’avec les transats, çà fait deux bébés en moins qui pleurent. Il faut dire qu’autour de nous c’est le concert. Je ne sais pas comment elles font, les gentilles, pour supporter tout ce bruit au point de ne pas savoir par quel bout commencer. 

Il est vrai qu’elles sont un peu nerveuses. Elles font tout vite, parlent fort. J’ai l’impression qu’elles se disputent parfois. Et moi quand on est nerveux autour de moi, çà augmente encore plus mon stress. Je recommence à pleurer.

Pauline me prend dans ses bras, me pose sur la table et change ma couche. Elle fait çà un peu vite, me regarde à peine et parle avec une autre gentille. J’aurais préféré qu’elle me regarde et me parle avec douceur. Elle le fait parfois, mais là, manifestement elle n’a pas le temps. Au moins, mes fesses sont au sec. Toujours çà !

Je me demande, pourquoi on met tellement de bébés ensemble ? Même si les gentilles sont assez nombreuses, tous ces bébés qui pleurent, çà fait un bruit d’enfer. Ils ont faim, ils veulent être propres, ils veulent des câlins. Tous en même temps ou presque. Ce n’est pas possible d’être disponible pour chacun quand il y en a autant.

Ils devraient savoir, depuis le temps, que j’ai besoin de câlins, de chaleur et d’attention.

Fabienne Becker-Stoll, directrice de l’Institut de Pédagogie infantile de Bavière l’exprime très clairement :

  • « Les enfants ont besoin d’une chaleur physique sur laquelle ils peuvent compter, afin de satisfaire leurs besoins psychiques élémentaires et de faire baisser leur stress. C’est seulement ainsi qu’ils peuvent construire des liens sûrs et confiants avec leurs parents puis avec les autres personnes de leur entourage. »

L’Association australienne pour la Santé Mentale Infantile (Australian Association for Infant Mental Health, AAIMH) dit exactement la même chose dans cet extrait tiré de sa charte :

  • « Les enfants se sentiront beaucoup plus en sécurité si leurs pleurs déclenchent rapidement et systématiquement une aide adéquate de la part de la personne qui s’occupe d’eux. Un attachement lié à un solide sentiment de sécurité représente le fondement d’une bonne santé mentale.
  • Les enfants dont les parents répondent rapidement lorsqu’ils pleurent apprennent à se calmer plus rapidement et facilement, au fur et à mesure qu’ils prennent conscience que leurs besoins émotionnels sont pris en compte. »

Ils devraient savoir que si on ne s’occupe pas de moi quand j’en ai besoin, les conséquences peuvent être graves. Ce n’est pas moi qui le dis :

  • « Des scientifiques de l’Université Notre-Dame, aux Etats-Unis, se sont aperçus que les personnes qui avaient été plus souvent portées et cajolées dans les premiers mois de leur vie, et n’avaient pas été laissées seules sur de longues durées, s’en tiraient beaucoup mieux dans la vie.
  • Parmi les 600 adultes testés, elles étaient en meilleure santé, moins dépressives, dotées d’une meilleure capacité d’empathie et aussi nettement plus productives que celles qui avaient souffert d’un manque d’attention. »*

On sait tout çà depuis des années !

Alors, moi, Jérémy, 4 mois, bébé dans une grande crèche, je pose la question : pourquoi avoir fait des grandes crèches ? Pourquoi continuer à faire des grandes crèches dans lesquelles on crée des sections de 20-30 bébés, dans lesquelles il est structurellement impossible à un bébé de ne pas devoir pleurer longtemps, tous les jours ?

Maman au secours ! Je veux des câlins !

*Publié dans le Huffingtonpost octobre 2016.